Retour à Reims – Didier Eribon

Retour à Reims – Didier Eribon

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Mommy

Mommy

Pour son dernier film Mommy, Xavier Dolan a reçu le prix spécial du jury à Cannes en mai 2014 ex-aequo avec Jean-Luc Godard. Dans son discours, il n’a eu aucun mot pour son illustre aîné. Ses mots n’allaient que vers l’avenir. Trop d’assurance ? Narcissisme exacerbé ont dit certains ? Sans doute, mais son arrogance est splendide : c’est celle d’une urgence, celle des gens qui créent comme pour chercher maladivement des réponses à des questions qui n’en ont pas, et qui n’ont pas le temps de s’excuser d’occulter tout le reste. Tant mieux ! C’est de l’insolence que naissent les plus belles oeuvres. Et puis dans la situation inverse, Godard ne se serait certainement pas excusé de faire un grand film.

Mommy c’est l’histoire de façons de vivre. Les personnages que le film dépeint sont extrêmes chacun à leur manière. Les deux personnages principaux, Diane (Anne Dorval) et Steve (Antoine-Olivier Pilon), une mère et son fils, crient quand d’autres parlent, courent au lieu de marcher, cognent pour s’expliquer, insultent quand ils aiment. Leur relation aux autres est particulièrement tumultueuse et complexe, elle ne coule pas de source. Ils n’ont pas le mode d’emploi, ne savent pas comment faire, manquent de se noyer à chaque instant, se débattent violemment, flottent un instant, et replongent. La voisine de Diane et Steve, Kyla (Suzanne Clément), est dans le même marasme, mais le gère différemment : elle est là sans l’être, elle se débat peut-être tout autant que les autres, mais chez elle tout est plus feutré et caché, peut-être honteux. Quand les deux autres hurlent et ont des coups de sang, elle reste muette et exsangue.

Ce qui fait la grandeur du film de Dolan, c’est d’avoir réussi à capturer aussi joliment au cinéma cette désespérance déclinée en plusieurs facettes comme autant de façons différentes d’être au monde et de vivre son rapport aux autres. D’un côté, cette façon schizophrénique de vivre, de l’autre ce mutisme forcé. Dans les deux cas on sent une urgence à vivre, quelque chose de pressé et d’électrique. A la fin le spectateur est tout à la fois épuisé et plein d’espoir. Le film est un petit supplément d’âme à emporter : on en ressort un peu plus vivant qu’avant.

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Mommy est tellement inspiré qu’on ne nous laisse aucun répit : Dolan est dans chaque plan, chaque phrase, il porte le film du début à la fin. Aucun élément n’est laissé de côté. Chaque plan est ciselé à la perfection. Les images-Dolan sont maintenant aussi reconnaissables que les images-Antonioni, avec cette espèce d’acuité du monde toute particulière qui magnifie chaque chose, et cette intelligence de l’image qui dégouline à chaque minute. Certains ont pu trouver le film nombriliste, très « Dolanesque » parce que « trop de Dolan tue le Dolan ». Mais, et alors ? Oui, on reconnaît la « patte Dolan » sur le film, mais c’est le cas pour tous les grands réalisateurs. Ils ont tous une empreinte. Pourquoi le lui reprocher à lui ?

Mommy contient quelques trouvailles pleines de poésie : ce tout petit moment où Diane rentre du supermarché. Elle marche seule sur la route, et le sachet en plastique qui contient les courses se brise. Ses conserves se mettent à rouler sur la route, et elle, elle reste plantée là, sans bouger. Aucune musique, juste un moment d’une banalité affligeante, qui suspend pourtant le temps pour quelques secondes.

Et puis cette scène où Steve danse dans la cuisine sur On ne change pas de Céline Dion… Je n’avais pas été à ce point touchée au cinéma depuis la scène d’ouverture des Harmonies Werckmeister de Bela Tarr, qui me semble pourtant assez indétrônable niveau panthéon de beauté.

Et pourtant le choix de Céline Dion était risqué. Je ne sais pas comment Dolan a pu faire pour magnifier une scène qui aurait pu très facilement virer au gag. Il faut bien avouer que glisser une chanson de Céline Dion dans un film où les acteurs parlent avec un accent canadien à couper au couteau, ça aurait pu devenir comique tellement c’était cliché. Sauf que bon sang… cette scène est magique. Ce qui la rend si belle, je crois que c’est la dysharmonie entre les personnages : Diane et son fils Steve, qui communiquent en criant, en s’insultant, et en se tapant dessus, sont dans la cuisine avec leur voisine Kyla qui, elle, a des problèmes d’élocution. Diane et Steve ont une espèce de besoin d’exprimer violemment des choses comme pour exorciser leurs maux, quand Kyla reste bloquée avec son mal à l’intérieur. La confrontation de l’exubérance de Diane et Steve et de la retenue de Kyla crée un malaise énorme, comme deux personnes totalement opposées qui ont un dialogue de sourd.

Pourtant quand la musique démarre, que Steve commence à singer Céline Dion et à chanter, tout est balayé : ces gens si différents entrent alors dans la même bulle, une espèce de parenthèse où tout le monde se comprend, pour quelques minutes au moins. Un petit moment de répit dans le capharnaüm quotidien. Peut-être qu’il faut être dans un état particulier pour s’y laisser prendre, et c’est sans doute possible de passer à côté, mais c’est un instant terriblement humain qui fait sacrément plaisir. Et il va crescendo : progressivement Kyla se met à chanter aussi, elle qui a justement des problèmes d’élocution. Au départ elle est timide, elle hésite, et puis elle finit par chanter à tue-tête devant ces inconnus qui n’ont pas l’air d’être du même monde qu’elle, et tout le monde se retrouve à chanter et à danser n’importe comment dans une cuisine toute pourrie en banlieue, et oui c’est sur Céline Dion et oui c’est juste complètement génial.

La relation tissée entre chaque personnage est toujours subtilement dépeinte, surtout les secondaires, en dehors de la relation mère-fils : Diane et Kyla sont incapables d’exprimer leur attachement l’une pour l’autre, Diane en vient même à suffoquer littéralement dans une scène déchirante où Anne Dorval est tout simplement parfaite. C’est maintenant l’exubérante et indépendante Diane qui étouffe de sentiments tandis que Kyla ne bégaye plus et voudrait s’exprimer plus. Kyla opère comme un effet magique sur Steve : elle le calme. De son côté, il l’aide à s’affirmer. On voit l’influence que la personnalité des uns peut avoir sur les autres. Sans s’en rendre compte, ils s’aident les uns les autres et ont besoin les uns des autres sans vraiment le savoir non plus.

Bref, Xavier Dolan nous a livré là son plus grand film. Il est puissant et terriblement beau, et puis, avec beaucoup de niaiserie sans doute, je le vois comme quelque chose qui pousse à aller de l’avant, à sortir de notre zone de confort, à déconstruire et décloisonner toutes nos pensées embourbées dans la bêtise, la méchanceté, et l’intolérance, bref comme une gigantesque déclaration d’amour inconditionnel et universel. Oui, rien que ça. Du grand art !